GUILLAUME BERNARD SUR LE MOUVEMENT DEXTROGYRE : "LE SOUVERAINISME SERT DE SOCLE JURIDIQUE A L'IDENTITARISME"

Publié par CASTELMAURE

Guillaume Bernard, docteur et habilité à diriger les recherches en Histoire des institutions et des idées politiques, est maître de conférences à l'ICES (Institut Catholique d'Études Supérieures) et a enseigné ou a enseigné dans divers autres établissements, comme Sciences Po Paris. Il vient de publier La guerre à droite aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre aux éditions Desclée de Brouwer.


FIGAROVOX. - La semaine dernière, Marianne a titré «Pourquoi ils peuvent la faire gagner» avec une photo de Marine Le Pen et une allusion aux difficultés des autres candidats. L'hebdomadaire a-t-il bien résumé la situation politique du pays à quelques semaines du premier tour de la présidentielle?

Guillaume BERNARD. - Pour l'heure, Marine Le Pen est donnée perdante dans toutes les configurations du second tour de la présidentielle, sauf si elle devait être confrontée à un candidat très marqué à gauche. Cela tend d'ailleurs à confirmer que la porosité de l'électorat de droite est plus grande que celui de gauche au bénéfice du FN.

Cela dit, il n'est effectivement pas impossible que confrontée à Emmanuel Macron, la candidate du FN réussisse à l'emporter tant leurs candidatures apparaissent comme le miroir inversé l'une de l'autre. Un peu sur le modèle de l'affrontement Trump-Clinton. L'électorat de droite aux tendances souverainistes et rétif au multiculturalisme pourrait préférer Marine Le Pen. Quant à l'électorat de gauche assumée, il pourrait avoir des difficultés à se prononcer en faveur du libéralisme d'Emmanuel Macron et s'il ne se reporterait sans doute pas majoritairement sur Marine Le Pen, il pourrait préférer s'abstenir. Reste qu'Emmanuel Macron n'est nullement assuré d'être au second tour. Bien qu'étant au même niveau d'intention de vote que François Fillon, la certitude de vote en sa faveur est bien inférieure à celle du candidat LR. Il apparaît donc comme un excellent candidat de second tour, mais son score au premier tour est encore sujet à caution.

Dans tous les cas, pour l'emporter Marine Le Pen a besoin de creuser l'écart au premier tour avec les autres candidats. Il lui faut créer créer une dynamique telle que son concurrent du second tour ne puisse pas la rattraper. Au final, dans l'état actuel des choses, la victoire de Marine Le Pen n'est pas la plus probable, mais elle est cependant possible.

Dans tous les sondages, Marine Le Pen domine le premier tour avec de 25 à 27% des voix, mais semble en même temps touchée par le plafond de verre qui l'empêche de dépasser largement les 40% au second. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Le «Front républicain» est moribond, mais le FN est toujours dans l'incapacité (et quelque peu dans l'absence de volonté) de trouver des alliés pour élargir son résultat du premier tour et l'emporter au second. Cela explique en partie la stratégie de Marine Le Pen du «ni droite ni gauche»: elle espère réussir à rassembler les différents «non» qui se sont exprimés lors du référendum de 2005 sur le traité établissant une constitution pour l'Europe. Il s'agit, là, d'un pari quelque peu risqué car la coagulation dans les urnes de votes contre ayant des motivations disparates n'équivaut pas à une adhésion à une personne ou un parti. On notera que, ces quinze dernières années, le positionnement du FN a glissé puisque le 21 avril 2002 Jean-Marie Le Pen avait, lui, lancé sa campagne du second tour en affirmant être «et de droite et de gauche»: économiquement de droite et socialement de gauche. Mais, ce qui est plus étonnant, c'est que Marine Le Pen s'ingénie depuis plusieurs années à faire une campagne de second tour au premier. Toutefois, il semble qu'elle ait cherché, ces dernières semaines, à quelque peu re-droitiser le ton de discours. Ainsi, dans «L'émission politique» sur France 2 a-t-elle, par exemple, pris la défense de la liberté des écoles hors contrat.

Mais, il y a plus profond encore que ces questions de stratégie électorale. Nombre de propositions du FN (autorité de l'État, limitation de l'immigration, politique ferme en matière d'insécurité) sont majoritaires dans l'opinion publique lorsqu'elles sont évoquées en aveugle, c'est-à-dire sans identification partisane ; mais elles font l'objet d'un rejet à partir du moment où elles sont marquées de l'étiquette du parti. Les Français semblent désirer la mise en œuvre de certaines mesures préconisées par le FN mais pas son arrivée au pouvoir.

Marine Le Pen défend une nouvelle structuration de la vie politique entre les patriotes d'un côté et les mondialistes de l'autre. Plus de la moitié des chômeurs et des ouvriers pourraient voter pour le FN au second tour de la présidentielle. Ceci ne valide-t-il la stratégie de Marine Le Pen de dépassement du clivage gauche/droite?

L'actuelle direction du FN fait semblant de croire qu'il n'y a de clivage droite-gauche que sur les questions économiques et que celui-ci n'existerait plus puisque l'essentiel de la gauche n'est plus collectiviste et s'est ralliée peu ou prou au libéralisme.

En fait, tout spectre politique est susceptible d'être décrit et analysé selon un clivage droite-gauche. Le fait que le critère de distinction de la droite et de la gauche ait changé au cours de l'histoire ne permet pas de conclure que le clivage n'existerait plus. Au XIXe siècle, la distinction se faisait sur la question du régime politique (monarchistes contre républicains) ; au XXe siècle sur l'étendue du domaine de compétence de l'État (régaliens contre interventionnistes). Depuis, la ligne de démarcation s'est encore déplacée et passe, de manière sinueuse, au sein du camp classé à droite. Le clivage met désormais face à face les classiques et les modernes.

La philosophie classique promeut la sociabilité naturelle (où les corps sociaux sont régis par des principes inscrit dans l'ordre cosmologique des choses) tandis que l'idéologie moderne fait l'apologie de la sociabilité artificielle (où les règles de fonctionnement des corps sociaux sont produites par la rencontre de volontés). Cette ligne de fracture doctrinale fondamentale passe au sein du camp classé électoralement à droite: elle distingue, d'un côté, la droite ontologique (philosophiquement classique) et, de l'autre, la droite situationnelle (idéologiquement moderne) qui n'a, avec la gauche, que des différences de degré et non de nature.

Sur tous les sujets, qu'il s'agisse de la nation (identitarisme contre multiculturalisme), de l'Europe (souverainisme contre fédéralisme), des mœurs et de la bioéthique (conservatisme contre progressisme) ou encore des relations internationales (réalisme contre idéalisme), la ligne de fracture est la même. Tous ces clivages thématiques se superposent. N'en retenir qu'un seul déforme la réalité et conduit à des incohérences doctrinales.

Sous cet angle, LR est tout aussi incohérent que le FN. Le premier défend les libertés économiques pour favoriser le dynamisme du corps social, mais passe à côté de la question de l'immigration qui détruit sa cohérence. Le second apparaît dans une position inverse. Tous les deux sont, sur la question des mœurs, sur des positions libérales matinées de propositions à la coloration conservatrice: abrogation de la loi Taubira pour le FN remplacée par un PACS amélioré, défense de l'uniforme à l'école pour LR.

Dans votre dernier essai, vous décrivez ce que vous appelez le «mouvement dextrogyre» de droitisation de la société française. Dans ce processus, comment articulez-vous les thèmes de la souveraineté et de l'identité qui semblent agiter tant Les Républicains que le Front National?

Depuis la Révolution française, la vie politique française a été marquée par le «mouvement sinistrogyre»: c'était par la gauche que les nouvelles idées étaient apparues et avaient repoussé sur la droite du spectre politique celles qui étaient nées antérieurement. L'essentiel des organisations politiques aujourd'hui classées à droite ont donc été colonisées par des idées originairement de gauche. Or, avec la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union soviétique, la progression de idées de gauche a connu un arrêt brutal.

Avec le changement de contexte (passage de l'affrontement Est-Ouest à une mondialisation tant financière que culturelle incontrôlée), c'est désormais par la droite que la progression électorale se fait (euroscepticisme, populisme) mais aussi que les idées politiques se déploient. Celles qui sont ontologiquement de droite (classiques), longtemps comprimées, s'expriment à nouveau et regagnent du terrain. C'est cela le «mouvement dextrogyre». La gauche est désormais intellectuellement épuisée et politiquement sur la défensive.

Depuis la décennie 1990, le glissement des idées et des organisations se fait désormais de la droite vers la gauche. C'est en particulier le cas du libéralisme qui est en passe de retrouver son unité intellectuelle: le libéralisme économique, qui s'était retrouvé sur la droite du spectre politique dans le contexte de l'émergence et de la puissance géopolitique de l'Union soviétique), rejoint le libéralisme sociétal qui était resté à gauche. Il trouve une illustration actuellement avec le macronisme. Le «mouvement dextrogyre», c'est donc concomitamment la droitisation de l'électorat et la renaissance des idées politiques authentiquement de droite qui s'étaient retrouvées pendant des décennies comme étouffées. Ce n'est pas un durcissement dans la modernité, c'est un retour en force des idées classiques. L'avenir d'une partie de la droite est de s'entendre avec la gauche («grande coalition») et, à terme, profitant de la disqualification du socialisme, de (re)devenir la gauche.

Comme le front du combat des idées s'est inversé, des positions idéologiques qui, auparavant, s'affrontaient sont désormais susceptibles de collaborer et de se nourrir. Ainsi, le souverainisme sert-il de support juridique à l'identitarisme culturel. De même, le conservatisme servit essentiellement à maintenir l'héritage révolutionnaire (donc la modernité) et contenir la réaction: il s'est donc longtemps réduit à la conservation de l'ordre établi et, pour l'essentiel, un ordre social bourgeois fait, à la fois, de convenances sociales et d'intérêts matériels. Avec le «dextrisme», le conservatisme se colore de réaction: il confine à la revendication de la restauration de l'ordre naturel des choses.

Réagissant à l'affaire Fillon, Marion Maréchal Le Pen a appelé les électeurs de la droite à rejoindre la candidature de sa tante. La guerre des droites aura-t-elle lieu?

Emmanuel Macron est en passe de faire imploser le PS issu du congrès d'Épinay. La dépression qui frappe François Fillon et sa possible (mais non certaine) absence du second tour de la présidentielle risque de provoquer la même phénomène pour le parti de droite modéré. Subir un «21-avril» à l'envers attiserait les divisions internes (qui tiraillent déjà la parti à propos notamment des investitures pour les législatives) et pourrait hâter la recomposition du spectre politique à droite. Une partie de la droite rallierait la «grande coalition» libérale macroniste tandis qu'une autre serait tentée de trouver un accord ou du moins un modus vivendi avec le FN.

Mais, si le FN pérore quelque peu aujourd'hui parce qu'il semble assuré d'être au second tour de la présidentielle, il pourrait aussi connaître une crise interne si le score de sa candidate était décevant et / ou s'il devait obtenir peu de députés aux législatives. La recomposition de la droite viendra de l'une ou l'autre de ces crises voire de la combinaison des deux. Les hommes politiques, attachés aux actuelles structures partisanes, auraient alors plus de mal à s'opposer à l'aspiration des électeurs de droite pour une réorganisation du spectre politique selon des clivages doctrinaux clairs.