PAUL-MARIE COUTEAUX INTERVIEWE LIONNEL LUCA: VERS UNE NECESSAIRE RECOMPOSITION DE LA DROITE

Il n'est point besoin de suivre la politique française de près (mieux vaudrait même éviter de le faire, tant les ténors de diverses catégories qui encombrent les médias s'aveuglent ou mentent, brouillant sans fin les véritables lignes de fracture), pour tirer les enseignements du premier tour des cantonales ; et sans doute un enfant pourrait-il, au vu de trois ou quatre chiffres tombés hier, anticiper l'évolution que connaîtra dans les prochains mois le paysage politique français.

Les enseignements sont simples : les deux formations UMP et PS qui dominent la scène et dirigent (ou peuplent) depuis des années nos institutions, qu'elles soient nationales ou régionales, sont de plus en plus loin de représenter le peuple français – un peuple qu'elles oublient depuis des années, tablant même sur sa disparition, le méprisant au point de lui reprocher les expressions de la colère dans laquelle le plonge de plus en plus leurs propres impéritie. Comment gouverner d'ailleurs, et garder un rôle politique, quand on pulvérise la souveraineté et la légitimité, quand on nie dans son existence historique le peuple, pourtant seul foyer de la démocratie ?

L'évaporation du lien populaire est omniprésente ; elle se manifeste dans l'incroyable niveau des abstentions ; mais aussi dans les résultats bruts. Le PS en est victime, malgré ses commentaires étrangement satisfaits : en recul, ne représentant plus que 11,53 % des quelque 20,6 millions d'électeurs inscrits dans les cantons qui étaient renouvelables dimanche, le petit bloc PS-MRG ne peut plus raisonnablement prétendre représenter une véritable opposition. De même l'UMP, qui a recueilli les suffrages de 8,3 % des inscrits (et recule plus sévèrement encore, ne parvenant plus à atteindre 5 % des inscrits dans nombre de cantons), peut difficilement prétendre représenter un nombre suffisant de citoyens, c'est à dire une légitimité suffisante pour gouverner, du moins au sens véritable de ce mot. Même en ajoutant à son faible résultat les "Nouveau centre" et autres "divers droite" dont rien n'assure qu'ils lui resteront durablement attachés, l'UMP ne parvient qu'à "rassembler" 13,6 % des inscrits, ce qui est loin de constituer une majorité digne ce nom.

Encore la situation est-elle moins grave pour le PS qui, dans la perspective des élections présidentielle et législative de 2012 peut espérer réunir, aux seconds tours, une large "nébuleuse de gauche" comprenant écologistes et "Front de gauche" (voire même divers centristes) et comptant d'ores et déjà dix points de plus que l'actuelle "majorité" - davantage encore si elle est rejointe par certains de ses transfuges radicaux, centristes et autres, au nom du vieux "Front républicain". Dans ces conditions, le PS peut se consoler à la perspective de remporter dans un an, peut-être haut la main, le second tour des présidentielles.

C'est évidemment l'UMP qui est aujourd'hui en danger, jusque dans sa survie même. Ses handicaps sont énormes : le Président issu de ses rangs est jugé par une bonne part de ses électeurs décevant et, par l'autre part, catastrophique. Nombre de candidats UMP ont pris soin de ne pas l'invoquer, certains souhaitant même, sous cape, qu'il ne se représente pas, voire même qu'il démissionne au plus tôt. De surcroît l'UMP n'a jamais accepté de faire le moindre travail intellectuel, de dessiner ne serait-ce qu'un projet cohérent de gouvernement, se contentant, en fait de références, à des révérences au Général de Gaulle que tout le monde juge depuis longtemps risibles.

Quant au bilan, il n'est point besoin d'entrer dans les détails pour le dresser : la situation financière, économique, sociale et l'on pourrait dire "civilisationnelle" de la France, la déréliction de la plupart des services publics, et surtout l'exaspération populaire, résignée souvent, mais de plus en plus violente dans certains secteurs, suffit à faire sentir à tous que le pays est à l'abandon, que l'avenir de la patrie est obscur, que plus rien ne parviendra à éviter des temps sombres – ce qu'ils sont déjà pour un nombre considérable de Français gagnés par l'inquiétude et, plus souvent qu'on ne le croit, la pauvreté, ou par le sentiment, étrangement formulé par le ministre de l'Intérieur lui-même, de "ne plus être chez eux".  Enfin, si les dirigeants de la prétendue "majorité" en sont toujours à faire croire qu'une victoire est possible l'an prochain, plus grand monde, y compris dans ses rangs, ne peut dire quel miracle pourrait se produire, chacun conjecturant in petto, des solutions de rechange; on voit même des divergences notables poindre entre le Premier ministre et le Président de l'UMP – sans parler des stratégies ouvertement divergentes de ses très divers courants…

C'est dans ce contexte que progresse un Front National qui, bien qu'il soit en voie de réorganisation et n'ait pas présenté autant de candidats qu'il ne l'avait fait lors de la précédente consultation cantonale, gagne en poids dans un grand nombre de régions, comme auprès de catégories différentes de la population. Sa présidente n'est pas contestée, comme on aurait pu croire qu'elle le serait au sein d'une formation pourtant en voie de rénovation rapide ; elle est assez jeune pour capter l'esprit du temps, un temps progressivement délivré des tics soixante-huitards qui ont plongé gouvernants et gouvernés dans l'irresponsabilité chronique ; tout en parlant neuf, elle paraît déjà assez expérimentée pour retourner à son profit les thèmes de l'adversaire – voir par exemple l'audacieuse formule "le Front républicain c'est nous", impensable il y a quelques mois encore, mais que beaucoup, sur divers bancs, commencent à prendre au sérieux. La réussite de la rénovation est nette.

La conclusion, c'est à dire la prévision des évolutions prochaines de notre paysage politique ressort dès lors du jeu d'enfant : le PS ne peut gagner l'an prochain qu'en faisant une large part à ses partenaires, aussi divers soient-ils ; et de même l'UMP ne peut tenter de se sauver (sinon à la présidentielle du moins au législatives), qu'en faisant elle aussi l'unité à droite, s'est à dire en concluant des accords, au mois de désistement, au second tour, avec Madame le Pen. C'est ce que commence à comprendre une part croissante de son électorat et, même s'ils n'osent pas toujours le dire à haute voix, de ses caciques. Mais la nécessité e cet accord ressort désormais de l'évidence.

Reste à savoir si Madame le Pen, désormais en position d'arbitre,  cherche à réunir diverses sensibilités nationales ou à rallier ici ou là des personnalités plus ou moins emblématiques par lesquelles s'élargirait son périmètre, constituant peu à peu une opposition "anti-système" – en somme si elle cherche à débaucher ici ou là, ou bien à se reconnaître autour d'elles des partenaires authentiques dans le but de créer une large Union des Patriotes, et de gouverner. C'est la seule question qui reste pendante, dont nul enfant ne peut prévoir la réponse, puisqu'elle appartient à elle seule. Paul-Marie