ERIC ZEMMOUR: CE N'EST PAS L'UMP QUI A GENERE LA VICTOIRE EN 2007 MAIS L'ORIGINE SOUVERAINISTE DU DUO BUISSON/GUAINO

Ces ennemis jurés qui ont fait la guerre des droites

Par Eric Zemmour 2 Publié le 03/12/2012 à 16:40 Réactions

Si Jean-François Copé et François Fillon se sont livrés à une empoignade d'une telle violence, c'est, selon Eric Zemmour, parce qu'il n'y a, au fond, que peu de différences idéologiques entre eux. Ce qui ne fut pas toujours le cas dans l'histoire récente de la droite.

Des visages fermés, des regards furibonds, des mots assassins. Sur les écrans, l'affrontement entre Jean-François Copé et François Fillon a fait le spectacle. Alors qu'on apprenait la mort de l'acteur qui jouait JR dans Dallas, la haine et la fureur étaient toujours télégéniques. Les courbes d'audience des journaux de TF1 et de France 2 grimpaient quand les deux rivaux s'y succédaient. Leurs bons mots et leurs colères étaient commentés avec avidité dans les bistrots et sur les réseaux sociaux, entre sarcasme et déploration. On pariait sur l'implosion de l'UMP ; on s'amusait de revoir Juppé appelé en sauveur, «le médiateur d'entre nous» ; on évaluait les transferts de militants et d'électeurs vers le Front national ou l'UDI de Borloo.

Pour survivre, l'UMP doit renier les conditions de sa naissance

Pendant l'essentiel de cette (trop longue) campagne, on avait pourtant peiné à trouver des différences entre les deux impétrants. Deux anciens RPR convertis au libéralisme, ayant intériorisé les contraintes de l'Europe et de la mondialisation. Il n'y avait pas une barre de pain au chocolat entre eux. Fillon et Copé étaient des frères siamois ; la séparation en serait d'autant plus douloureuse et sanguinaire. La dernière ligne droite a faussé la perspective d'ensemble. Appliquant avec habileté les conseils de Patrick Buisson, Copé a «clivé» à la manière de Sarkozy sur les questions identitaires. Les médias et François Fillon tombèrent dans le panneau. Les militants lui surent gré d'oser affronter la vindicte des bien-pensants. Les notables qui entouraient en masse l'ancien Premier ministre, persuadés de voler vers la victoire, lui conseillèrent de soigner son image d'homme d'Etat, de modéré, de centriste. Fillon livra lui-même les clés de sa défaite. Le syndrome Balladur. Pourtant, c'est lui - et non Copé - qui avait proposé de ne pas verser de prestations sociales aux étrangers présents depuis moins d'un an sur le territoire. Un début de préférence nationale, que les médias choisirent d'ignorer pour ne pas abîmer l'image de leur champion. Ils le desservirent. Les résultats respectifs des différentes motions permettent d'évaluer les évolutions en cours au sein du principal parti d'opposition. La victoire surprise mais incontestée de La Droite forte des deux bébés Buisson - Peltier et Didier - montre à la fois l'attachement sentimental des militants à Sarkozy mais aussi leur prédilection pour les thèmes de sa campagne présidentielle, à grands renforts de frontières et de drapeaux tricolores. L'échec cruel des trois motions qui rappelaient les partis fondateurs de l'UMP, les RPR gaullo-chiraquiens, les anciens UDF rebaptisés humanistes, sans oublier la boîte à idées, parrainée par les anciens Premiers ministres Juppé et Balladur, révèle qu'une nouvelle ère s'ouvre. Le message était on ne peut plus clair ; il va bien au-delà de l'affrontement entre Copé et Fillon: si l'UMP veut survivre, elle doit renier les conditions de sa naissance il y a dix ans. C'est pourquoi l'appel lancé à Juppé par François Fillon est un double paradoxe: celui d'un ex-proche de Séguin en faveur de l'ancien ennemi juré ; celui du maire de Bordeaux devenu à la fin de sa carrière un modèle indépassable de politiquement correct. Les deux sont liés. Alain Juppé est, avec Jacques Chirac, le père fondateur de l'UMP. Les deux hommes décidèrent de précipiter la fusion du RPR et de l'UDF pendant l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2002. Ils profitaient de l'émotion suscitée par la présence de Le Pen au second tour. En vérité, la création de l'UMP était le fruit d'une lente, très lente transhumance, menée par le RPR de Chirac et de Juppé depuis les années 80 vers les terres de l'UDF. Le RPR des années 70, colbertiste, social et patriote, était devenu libéral, décentralisateur, européen. La tambouille se fit à la sauce chiraquienne: les places au RPR, les idées à l'UDF. L'UMP s'installait au centre droit de l'échiquier politique. Le politiquement correct était sa nouvelle religion ; les communicants, ses seuls gourous. Jean-Pierre Raffarin à Matignon incarna la synthèse parfaite de cette ligne politique. Les chefs de l'UMP adoptèrent la prudence matoise et ancestrale des centristes ; ils s'excusèrent sans cesse de n'être pas la gauche ; ils se parèrent des oripeaux de «droite républicaine», sans se rendre compte que c'était la gauche qui s'amusait ainsi à délimiter l'enclos à l'intérieur duquel elle les autorisait à évoluer.

Même le général de Gaulle soignait son alliance avec le PCF

Vieille coutume française. Depuis la Révolution de 1789, à part quelques intellectuels réactionnaires comme Joseph de Maistre, la droite n'est qu'une ancienne gauche, qui ne se pardonne pas d'avoir été expulsée du paradis ; une non-gauche qui attend de son ancien maître le pardon de ses péchés. En 1945, la gauche avait eu l'habileté de couvrir la droite de la tunique de Nessus de la collaboration, alors que les élites pacifistes, socialistes et radicales avaient été aux premières loges de Vichy. Même le général de Gaulle soignait son alliance tacite avec le Parti communiste. Mais quand il disait que la France, «ce n'était ni la gauche ni la droite» il savait, lui, qu'il reprenait la plus vieille tradition «holiste» et antirévolutionnaire de la droite française, qui rejetait les divisions et les querelles démocratiques au nom de l'unité de la nation. Il fut traité par la gauche de fasciste, de duce, de caudillo. Ses successeurs n'avaient pas le cuir aussi épais. Ils firent tout pour se faire adouber par la gauche, Pompidou, avec l'art moderne ; Giscard, avec les réformes de société. Mais c'est Chirac qui alla le plus loin, multipliant les condamnations du libéralisme économique et les actes de repentance, refusant de reconnaître les racines chrétiennes de la France, mais lui inventant des racines islamiques, accumulant les lois liberticides pour satisfaire les minorités et les lobbys antiracistes et sexuels. La «droite républicaine» chiraquienne fut applaudie et encensée par la gauche. Elle reste aujourd'hui encore un horizon indépassable, une référence nostalgique, pour la gauche et les médias.

L'intuition de génie de Sarkozy en 2007

Mais pas pour les électeurs. Ils votèrent avec leurs pieds. L'UMP perdit toutes les élections en dix ans. Sauf la présidentielle de 2007. L'exception qui confirme la règle. Exception qui a pour nom Patrick Buisson et Henri Guaino, qui inspirèrent et habillèrent la brillante campagne de Sarkozy. Buisson venait de la droite maurrassienne antigaulliste, et Guaino, du gaullisme social. Le premier avait été proche de Philippe de Villiers ; le second, de Philippe Séguin et de Charles Pasqua: les trois ténors de la campagne du non à Maastricht en 1992. Ce fut l'intuition de génie de Sarkozy qui lui donna accès à l'Elysée: remettre l'UMP sur ses pieds ; retrouver le message originel du RPR qu'il avait contribué, avec Chirac, Juppé et Balladur, à détruire! C'était en 1990. La vraie guerre des droites se déroula alors au sein du mouvement héritier du général de Gaulle. Les deux rebelles, Pasqua et Séguin, avaient tout annoncé, tout dénoncé, tout prophétisé: l'abandon de la nation et du peuple par le mouvement gaulliste. La guerre fut féroce, dantesque ; les enjeux étaient énormes, historiques ; mais les hommes ne furent pas à la hauteur des enjeux. Pasqua et Séguin acceptèrent de rogner leur score obtenu auprès des militants pour laisser un mouvement uni à Chirac. Tout le contraire de l'affrontement Copé-Fillon!Pasqua, Séguin (et Villiers) avaient vingt ans d'avance. Sur l'Europe, la mondialisation, le libre-échange, les frontières, l'immigration, l'islam, ils avaient posé les bonnes questions, celles que se pose aujourd'hui un électorat de droite qui ne se reconnaît plus dans ses dirigeants. Ceux-ci sont restés fidèles aux positions modérées de l'ex-UDF. Or, le mouvement giscardien était une création des années 70, aux temps bénis des Trente Glorieuses, quand la recherche du consensus, «des deux Français sur trois», accompagnait une classe moyenne puissante et prospère. Cette classe moyenne a subi de plein fouet les affres de la mondialisation. Prolétarisée, exilée géographiquement loin des centres-villes dans le périurbain, elle fuit également des banlieues où elle ne se sent plus en France. L'immigration, l'islam, la laïcité sont devenus, en dépit des cris d'orfraie des médias bien-pensants, une question majeure du débat public. Sur ces sujets-là, comme l'ont montré des dizaines de sondages, il y a quasi-identité de points de vue entre une grosse majorité d'électeurs de l'UMP et ceux du Front national. Après Sarkozy, Copé, mais aussi Fillon, ont été contraints d'en tenir compte. Je suis leur chef, donc je les suis. Au sein de l'UMP, le décalage n'est donc pas tant entre militants et électeurs - qui sont sur la même ligne radicalisée - qu'entre ces derniers et les notables du parti, qui en sont restés à la synthèse modérée qui avait fondé le parti il y a dix ans. Les modérés ont fondu comme neige au soleil. La tribu démocrate-chrétienne a fini sa longue migration séculaire au Parti socialiste, comme l'incarne parfaitement le couple exécutif formé de Hollande et Ayrault. Le pari de Borloo de ressusciter le parti de Giscard et de Simone Veil au centre droit dépend avant tout des désillusions provoquées par Hollande ; mais le «virage socio-libéral» du président socialiste, la probable alliance avec le MoDem de Bayrou, tout cela joue contre l'ambition de l'ancien maire de Valenciennes.

Les logiques intellectuelles ne font pas les destins politiques

Il reste cependant un point de clivage majeur entre les électeurs de l'UMP qui les sépare du parti de Marine Le Pen et les rapproche de l'UDI de Borloo: l'Europe. L'électorat de l'UMP, plus âgé, plus embourgeoisé (celui du FN est plus jeune et plus populaire), craint pour ses économies en cas de sortie de l'euro ; et veut continuer à croire aux idéaux européens de sa jeunesse. Dans la fureur et dans le bruit, et en dépit des volontés et des convictions de Copé et de Fillon, la déchirure des hommes devrait accoucher d'une séparation des idées, sonnant, sur les ruines du parti unique, le grand retour des deux droites historiquement distinguées depuis deux siècles, une droite bonapartiste qui engloberait le Front national et une (grosse) partie de l'UMP, les reliquats et les notables du mouvement rejoignant l'UDI de Borloo pour former les bases d'une droite orléaniste. Mais les logiques intellectuelles ne font pas forcément les destins politiques. On l'a vu à gauche, après le référendum de 2005, qui avait ressuscité l'incompatibilité historique entre les deux gauches ; les intérêts électoraux et l'attachement à la vieille maison furent les plus forts, même lorsque l'affrontement entre Martine Aubry et Ségolène Royal - qui ressemble tant à celui entre Copé et Fillon - vint réveiller les haines assoupies.